Missie, ou le monologue d’un anti-héros
posté le 17 décembre 2007 |
catégorie actualité
Ce sont des héros dont personne ne parle. Qui vieillissent doucement dans des maisons de repos, ou s’accrochent au terrain : ils baptisent, ils prêchent, ils vaccinent, gèrent des écoles et des potagers, envoient des lettres au pays. Au retour, ils ne reconnaissent plus grand monde et surtout pas ce pays qu’ils avaient quitté pauvre et catholique, et qu’ils retrouvent riche et matérialiste. Ce sont les héros de la Flandre, et le public ne s’y est pas trompé : longtemps, debout, les spectateurs du KVS ont applaudi le long monologue signé par David Van Reybrouck et interprété magistralement, durant une heure quarante cinq, par Bruno Vanden Broucke.
David Van Reybrouck, romancier, historien, chroniqueur au Morgen, a contracté voici quelques années le « virus » de l’Afrique, et le Congo est devenu un thème récurrent dans son œuvre. A l’occasion de ses voyages, il a croisé des missionnaires belges, Flamands pour la plupart, Pères blancs, Scheutistes, Oblats, Capucins, Salésiens. Des hommes âgés pour la plupart, qui vivent modestement dans de petites communautés perdues en brousse ou dans les villes de province, ces cités où l’électricité n’est pas encore arrivée, d’où l’eau potable a disparu, où les Congolais ont appris à ne plus compter sur personne mais saluent avec respect ceux qui ont choisi de rester avec eux…
En écoutant Bruno Vanden Broucke, qui raconte, soliloque, s’émeut ou se fâche, on a le sentiment de se retrouver à Kikwit, à Kisangani, à Kindu. D’entendre ces hommes parler entre eux, se raconter des histoires de véhicules en panne, de système D, de sorcellerie, exprimer, avec pudeur et sous forme d’anecdotes, l’affection qui les lie à leurs ouailles, qui ont souvent donné leurs noms à leurs nouveaux nés…Dans ces récits, il y aussi la violence de la dernière décennie, où se croisent des enfants soldats, des femmes abusées, un tueur qui se promène avec un seau plein de restes humains, des réfugiés massacrés dans les forêts du Kivu, des soldats drogués, des fétiches…Dans ce pays en convulsion, les missionnaires apportent leur conviction tranquille et parfois bornée, leurs préjugés aussi, et leur immense disponibilité. Eux qui sont là depuis un demi siècle et qui parient sur l’éternité, se gaussent parfois des nouveaux venus, humanitaires, journalistes, délégations de passage, qui ont le sentiment de tout savoir et passent sans doute à côté de l’essentiel…
Le texte est tellement criant de vérité qu’on a le sentiment qu’à l’occasion de ses nombreux voyages, David Van Reybrouck a posé son enregistreur sur la table et retranscrit les récits, les colères, les doutes. En termes clairs, il a réussi à formuler ce qui fait la différence pour ces hommes là : ils ont fait un choix, se sont engagés pour toujours. C’est cela aussi qui teinte de surprise, sinon d’une discrète amertume leur retour au pays : ils découvrent un pays opulent, des proches qui courent d’un loisir à l’autre et ne semblent plus avoir le temps de vivre et d’écouter, qui divorcent aussi vite qu’ils changent de voiture. Ce texte parle du Congo certes, et n’est pas toujours dénué de simplismes et de préjugés, mais il parle de la Flandre aussi, du souvenir de la pauvreté, du vertige suscité par une richesse trop récente.
Ce docu-spectacle (sous titré en français et en anglais) passionne le public flamand et les réactions sont innombrables. Comme si David Van Reybrouck, jeune, agnostique, intellectuel, avait soudain mis le doigt sur un point sensible en laissant parler des hommes comme Jo Denecker, 62 ans, missionnaire à Bunia, Lubumbashi et autres lieux, un homme heureux car il a fait un jour le choix du renoncement et de la générosité.






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