Alison Des Forges: une détricoteuse de la raison d’Etat
posté le 13 février 2009 |
catégorie actualité, commentaire
Cette femme là avait inlassablement parcouru l’Afrique des Grands Lacs, comme chercheuse, comme universitaire, puis comme enquêtrice pour Human Rights Watch ; elle était petite, d’apparence frèle, et cependant elle faisait frémir les chefs de guerre, même lorsqu’ils étaient devenus chefs d’Etat, par sa rigueur, son entêtement, cette manière qu’elle avait d’aligner les faits, de recouper les témoignages, de tout vérifier, plutôt deux fois qu’une. Elle faisait trembler poar son aptitude à tirer des conclusions fondées sur le réel, des enseignements, des verdicts, plus redoutables que des couperets.
Ce n’est cependant pas sur les pistes d’Afrique, ou dans ces avions improbables qu’elle avait si souvent empruntés qu’Alison Des Forges a trouvé la mort, c’est, pratiquement, au dessus de chez elle, dans l’avion qui s’est écrasé sur la route entre New York et Buffalo où elle se rendait.
C’est là que le destin l’a rattrapée, alors qu’elle avait encore tant à faire, tant de combats à mener, pour la vérité, contre l’impunité….
Ces vingt dernières années, Alison les avait consacrées au Rwanda : bien avant tout le monde, elle s’était rendue au pays des mille collines et avait détecté la menace de mort derrière les paysages luxuriants. Elle avait dénoncé l’exclusion, la haine, la stigmatisation de la minorité tutsie. Vu avant tout le monde qu’un génocide se préparait et en 1993, à son retour d’une mission dans le Bugesera, elle avait soudain envahi les écrans. D’un ton ferme, elle avait proclamé l’impensable : qu’un génocide se préparait, que des actes de génocide avaient déjà été commis. Mais qui l’a vraiment prise au sérieux ? Pas les gouvernements en tous cas, pas les Nations unies, il était tellement plus facile de minimiser, de relativiser… Après tout le Rwanda c’était si loin, si étranger…
Par la suite, après que l’impensable, l’indicible eut été commis, Alison rassembla ses forces et son courage. Elle parcourut les collines qu’elle connaissait si bien, traversa le pays, écouta des centaines, des milliers de témoignages. Reconstitua peu à peu le puzzle sanglant, avec ses pièces maîtresses, sa trame, ses couleurs de sang et de mort. Elle coordonna l’ouvrage magistral que publia Human Rights Watch, sous le titre « aucun témoin ne doit survivre »
Alison devint célèbre, écoutée enfin, invitée partout, en Belgique lors des travaux de la Commission Rwanda, en France lors de la mission d’enquête parlementaire, aux Nations Unies et bien sûr, à Arusha, par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, auquel elle communiqua ses témoignages précis et accablants.
Mais elle avait encore du travail dans la région, cette inlassable enquêtrice car l’histoire, hélas ne s’était pas arrêtée avec le génocide. La mort, l’injustice, la cruauté vaient continué à s’inviter sur les rives des grands lacs.
Alison avait continué à déranger les pouvoirs en place, à écouter les victimes et, avec son visage d’Antigone américaine, elle était devenue aujourd’hui comme hier, le cauchemar des puissants, la détricoteuse de la raison d’Etat. C’est pour cela qu’on l’admirait, qu’on l’aimait parfois, qu’on la craignait et que finalement on essayait de l’écarter. Par deux fois, cette femme qui était dépositaire de pans entiers de la mémoire du pays avait été empêchée d’entrer au Rwanda . Indésirable. Dérangeante comme la vérité, la sincérité, l’acharnement dans la lutte contre l’impunité.
La mort l’a fauchée en plein ciel. Injuste, inattendue. Mais que les dictateurs, les abuseurs, les tueurs au visage lisse et les autres au front plissé ne se réjouissent pas trop tôt. Une femme comme Alison Des Forges ne meurt jamais tout à fait. Son témoignage persiste, son exemple stimule. Le combat va continuer.






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