26 juin 2009
La clé du mystère de la disparition de de Dieuleveult est à Paris
Catégorie actualité
Non seulement les Mami Wata, ces divinités de l’eau qui veillent sur le fleuve Congo n’ont pas englouti les corps de Philippe de Dieuleveult et de ses compagnons, mais aujourd’hui, près d’un quart de siècle après les faits, c’est la vérité elle-même qui va peut-être refaire surface. Non pas au Congo, où personne n’a jamais cru que l’animateur de « la Chasse au Trésor » était mort accidentellement, mais à Paris, où la famille a longtemps soupçonné que cette affaire avait été étouffée au nom du secret d’Etat.
En effet, le Parquet de Paris, à la lumière d’informations nouvelles publiées par le trimestriel XXI dans son édition de l’automne 2008 a décidé de rouvrir le dossier : Me Tremolet de Villers, l’avocat de la famille, a annoncé l’intention du Parquet d’authentifier les documents établissant que Philippe de Dieuleveult, après interrogatoire, aurait été exécuté par les services spéciaux de la République du Zaïre. L’avocat nous a expliqué que « cette relance de l’enquête devrait s’accompagner d’un déplacement en République démocratique du Congo, de la vérification de documents récemment découverts et surtout, à Paris, de la déclassification de certains documents classés « secret- défense ». »
Classée à l’époque dans la rubrique faits divers, la fin tragique de Philippe de Dieuleveult est en réalité due à des causes éminemment politiques, qui tiennent autant aux activités réelles et aux ambitions de l’animateur de télévision qu’au contexte de l’époque, celui de la guerre froide. Dans les années 80 en effet, un corps expéditionnaire cubain assistait le régime marxiste en place à Luanda tandis que le maréchal Mobutu se présentait comme le défenseur des intérêts occidentaux.
En 1985, Philippe de Dieuleveult était au faîte de sa popularité. Sa « chasse au trésor », qui l’avait mené aux quatre coins du monde, était devenue une émission culte. Le grand public ignorait cependant l’envers du décor : l’animateur, ancien officier de réserve, travaillait à l’occasion pour les services de renseignement de son pays et, en contrepartie, il pouvait compter sur la logistique de l’armée française. La coopération militaire n’hésitait pas à mettre à sa disposition hélicoptères de soutien et matériel de communication.
Au Zaïre, le défi que Philippe de Dieuleveult voulait relever était le plus ambitieux de tous : traverser l’Afrique d’Est en Ouest par voie fluviale. Descendre le fleuve Congo depuis le lac Tanganyika jusqu’à l’Atlantique, en dépassant les « portes de l’enfer » au Maniéma et, dans le Bas Congo, les rapides d’Inga que nul, de mémoire d’homme, n’avait jamais franchi vivant.
L’expédition, Africa Raft, était soutenue par Paris Match, et la dizaine d’hommes qui prirent place à bord des deux catarafts étaient tout sauf des novices. Parmi eux, André Herault avait été commandant de bord d’Air Zaïre, Richard Jeannelle, photographe de Paris Match, connaissait très bien le président Mobutu, le Belge Guy Collette, recruté à Bujumbura était un vétéran de l’Afrique, (soupçonné un temps d’être un agent libyen…)) le Portugais Nelson Bastos était familier de la région du Bas Fleuve, voisine de l’enclave angolaise de Cabinda…Quant à Philippe de Dieuleveult lui-même, il avait déclaré à ses proches qu’outre l’exploit sportif, il voulait ramener un « scoop » journalistique, mais on s’interrogera toujours sur la nature exact de ce « deuxième projet ».
Partie des rives du lac Tanganyika, l’expédition atteignit Kinshasa sans encombres. Là, Philippe de Dieuleveult s’accorda un bref répit pour faire un aller retour en France où, disait-il, son épouse allait accoucher. Il repartit sans attendre la naissance, mais en ayant pris contact avec la cellule africaine de l’Elysée et en ramenant … des équipements de survie permettant une longue marche en brousse. A Kinshasa, il fut reçu par le président Mobutu, auquel il communiqua vraisemblablement ses intentions réelles. Le président, en termes évasifs, lui aurait déclaré « qu’il ne pouvait pas garantir sa sécurité. »
Lorsque le 5 août 1985 les deux zodiacs, le « Godelieve » et le « Françoise » arrivèrent en vue d’Inga, les équipages croyaient qu’ils allaient affronter seuls des rapides qui, à raison de 40.000 mètres cubes par seconde déversent dans l’Atlantique les eaux brunes du fleuve après avoir franchi une dénivellation de cent mètres de haut. Les huit hommes croyaient qu’ils n’allaient affronter que le bruit des eaux furieuses, les brouillards, les rochers, les îlots de sable. Ils ignoraient que leur épopée était suivie, depuis Kinshasa et même avant, par les services de sécurité congolais, placés en état d’alerte maximum.
A l’époque en effet, le Bas Congo était un site hautement stratégique : c’est depuis le Zaïre que des combattants anti communistes avaient attaqué des installations pétrolières en Angola et qu’était organisé le soutien à l’Unita de Jonas Savimbi. Le régime Mobutu s’attendait, à tout moment, à des représailles angolaises et en particulier à une attaque sur les installations hydroélectriques d’Inga menée par des commandos cubains, soutenant leurs alliés angolais.
En outre, dans l’enclave angolaise de Cabinda, voisine du Bas Congo, la situation était pour le moins complexe : la société américaine Gulf exploitait le pétrole mais sous la protection de soldats cubains tandis qu’un mouvement pour l’indépendance du Cabina, le FLEC, (Front pour la libération du Cabinda) était soutenu en sous main par les sociétés françaises Total et Elf…Philippe de Dieuleveult avait il l’intention de se rendre au Cabinda pour s’y informer des activités du FLEC, des Cubains ou des pétroliers américains ? On ne le saura jamais mais à l’époque, Okito Bene Bene, chef de poste de la sécurité zaïroise à Boma, était certain d’une chose : des ordres étaient venus de Kinshasa, ordonnant à ses hommes d’intercepter un « commando cubain » qui descendait le fleuve en direction d’Inga et se préparait à attaquer le barrage !
L’homme, qui plus tard sera réfugié politique en Belgique, nous expliquera que les informations ayant suscité l’état d’alerte avaient été transmises aux Zaïrois par un « service secret ami », les Français en l’occurrence. Le 6 août 1985, Dieuleveult et ses compagnons n’iront jamais plus loin que l’île des Hippopotames où ils avaient bivouaqué : interceptés par les services de sécurité zaïrois, ils furent interrogés, malmenés, deux des membres de l’expédition furent tués sur le coup, un autre fut grièvement blessé…
Vingt cinq ans plus tard, Anna Miquel, la journaliste travaillant pour XXI, obsédée par cette histoire, est retournée au Congo, à Boma, à Matadi, elle a parcouru sur les rives du fleuve. Mais c’est à Kinshasa qu’elle a découvert le pot aux roses : un bulletin d’audition des services de sécurité de l’époque assurant qu’un groupe d’ «explorateurs » français sont venus explorer le barrage d’Inga pour un sabotage éventuel, et un PV d’audition datant du 8 août 1985, portant la signature de Philippe de Dieuleveult où ce dernier affirme qu’il est venu au Zaïre avec son équipe pour y faire la « chasse au trésor ».
Alors qu’on le croyait englouti dans les rapides, Philippe de Dieuleveult et quelques uns de ses compagnons avaient en réalité été transférés à Kinshasa, interrogés au camp Tshashi sur leurs prétendues activités de «mercenaires » puis transférés au lieu dit « Joli Site » par des hommes de la Force d’intervention rapide, une unité de la division spéciale présidentielle chargée des exécutions…
Pendant que Dieuleveult et ses compagnons étaient interrogés puis mis à mort dans la capitale, la mise en scène s’organisait sur les rives du fleuve. Okito Bene Bene raconte que les corps de Richard Jeannelle et d’André Hérault furent ensevelis sur les berges dès le 6 août, que le « Godelieve » fut détruit, le « Françoise » vidé et que dès le 10 août, des éléments de la 31 eme brigade parachutiste accompagnés par des paras français du 2ème se joignirent à eux pour participer aux recherches. En réalité, tout fut mis en œuvre pour accréditer l’hypothèse de la noyade : jeté à l’eau, le « Françoise » se disloqua, en même temps que des tonneaux de métal, les effets de l’équipe (paquets de cigarettes, carnets de notes) furent dispersés dans le sable, des témoins furent priés de se taire. Bien plus tard, un corps, tête et membres coupés, fut repêché et le consul de France à Boma le présenta à la famille comme celui de Philippe de Dieuleveult. Il fut ramené à Paris où les frères du disparu, sceptiques, firent réaliser une autopsie qui révéla qu’il s’agissait en réalité du corps d’un Africain anonyme…
Il n’empêche que Roland Dumas, chargé de suivre l’affaire pour le Quai d’Orsay, conseilla fortement à la veuve de l’animateur d’accepter les explications officielles afin que la succession puisse être déclarée close tandis que le président Mobutu invita personnellement Mmes de Dieuleveult et Jeannelle à Kinshasa. Il leur permit de survoler Inga à bord de son hélicoptère personnel, afin qu’elles se rendent compte par elles mêmes de la force des rapides…
L’enquête étant désormais rouverte, les magistrats vont tenter d’authentifier les PV d’interrogatoire à Kinshasa et de retrouver d’éventuels témoins. Deux d’entre eux au moins se trouvent à Paris : le commandant Christian Prouteau, le dernier à avoir vu Philippe de Dieuleveult lors de son bref séjour en France le 28 juillet 1985, et Honoré Ngbanda Nzambo Ko Atumba. A l’époque, celui que l’on appelait « Terminator » était le tout puissant conseiller de Mobutu en matière de sécurité, le patron des services secrets. C’est lui qui fut informé par les Français de la « menace cubaine », qui fit suivre et arrêter les membres de l’expédition et fit accréditer par la suite la thèse de l’accident. Il vit aujourd’hui en France où il mène une existence d’opposant au régime de Kinshasa.






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