Fourniret laissé libre : un procès dans le procès

Le procès de Michel Fourniret et de Monique Olivier débutera jeudi devant la cour d’assises de Charleville-Mézières, dans les Ardennes françaises. Il portera essentiellement sur la mort de sept jeunes filles. Avec une question essentielle en toile de fond : pourquoi a-t-on libéré Fourniret?

Mais dès ce mardi, le palais de justice de la cité frontalière sera au centre de tous les regards : les futurs jurés y suivront une formation qui devrait leur permettre de suivre les débats en toute connaissance de cause.

Dès jeudi, ils doivent notamment s’attendre à voir Michel Fourniret perturber la bonne tenue des audiences. Il est même possible que le présumé tueur en série refuse d’assister à son procès. Un procès qui sera aussi celui de la justice française qui a laissé cet homme en liberté.


Justice Les futurs jurés en formation ce mardi à Charleville-Mézières
L’autre procès Fourniret : pourquoi l’a-t-on libéré ?

Charleville-Mézières, le chef-lieu du département des Ardennes françaises, se pare dès ce mardi matin du titre de « capitale judiciaire européenne ». Les jurés effectifs et suppléants appelés à statuer sur le sort de Michel Fourniret et de son épouse Monique Olivier, qui répondent des viols et des assassinats de sept jeunes filles, sont convoqués dans l’enceinte rénovée de la cour d’assises pour y suivre une formation de deux jours avant l’ouverture effective des débats, prévue ce jeudi à 9 h.

Plus de 300 journalistes venus de dix pays européens sont accrédités pour suivre le procès du couple des deux « tueurs des Ardennes », l’un des plus inquiétants duos criminels de ces dernières décennies.

Plus de 70 CRS assumeront la sécurité de ce procès hors du commun, dont le coût est estimé à 1,9 million d’euros et qui devrait se terminer le 29 mai, selon le planning établi par le président Latapie.

A la veille de l’entame de ce marathon judiciaire, comparable à celui que fut le procès Dutroux, une inconnue majeure demeure. Michel Fourniret continue à faire planer le mystère sur sa présence dans le box des accusés. Il a récusé ses avocats français qui ont été aussitôt commis d’office par le président Latapie. Ses avocats belges, Mes Bernard Castaigne et Luc Balleux, tous deux de Dinant, ne seront pas à ses côtés, comme Fourniret le souhaitait, à la cour d’assises de Charleville-Mézières. Et les autorités judiciaires françaises ont refusé de satisfaire les folles exigences qu’il émettait en contrepartie de sa participation au procès : la signature par tous les candidats jurés d’un document attestant qu’ils étaient vierges au moment de leur mariage (!) ou la correction des rapports d’expertises psychiatriques le concernant.

Viendra, viendra pas ? Même si le président Latapie peut exiger sa présence, du moins au début des débats, il est plus que probable que Fourniret mette des bâtons dans les roues des audiences et se réfugie soit dans l’absence, soit dans le silence, interdisant à ses avocats de s’exprimer et refusant définitivement aux parties civiles d’éclairer ce que furent réellement les mises à mort de ses victimes.

L’issue des débats est certaine : les peines qui seront prononcées à l’encontre du couple diabolique seront lourdes et proportionnées à son invraisemblable et persistant parcours criminel, stoppé net par les enquêteurs de Dinant, et à l’horreur qu’il suscite.

Pour les familles des victimes, le « combat pour la vérité » qu’elles mènent solidairement depuis les aveux de Monique Olivier en juin 2004 et la découverte des massacres en série commis par Fourniret, sera aussi, à l’occasion de ce procès, l’espoir d’obtenir de la justice française la réponse à cette insupportable question : « Pourquoi des policiers, des magistrats, un système indolent, ont-ils permis à ces deux-là de tuer nos enfants ? »

Jean-Pierre Laville, le papa d’Isabelle Laville, la première victime connue de Fourniret, entend faire de cette session d’assises le « procès des magistrats d’Auxerre » qui, en décembre 1987, avaient classé sans suite la disparition de sa fille. Marie-Noëlle Bouzet, la maman d’Elisabeth Brichet, a plusieurs fois incriminé la « responsabilité des négligences de la justice française » dans l’enlèvement et l’assassinat de sa fille. Son avocat, Me Jean-Maurice Arnould entend, lui aussi, « obtenir des réponses ». Il n’exclut pas, comme les avocats des familles des autres victimes, de faire suivre ce procès pénal par un procès civil dirigé contre l’Etat français, auteur de négligences graves.

Ces négligences rappellent, à même proportion, celles relevées dans l’affaire Dutroux et qui furent reprochées à l’Etat belge : une tolérance extrême à l’égard d’un délinquant sexuel dangereux, une libération prématurée et non encadrée, une radiation de son casier judiciaire, des occasions manquées d’interrompre le parcours criminel de ce prédateur hors normes.

Michel Fourniret s’est vu offrir une impunité organisée par les défaillances d’un système judiciaire, policier et pénitencier. Arrêté le 23 mars 1984 pour une série de huit agressions et viols commis dans la région parisienne, Michel Fourniret est condamné le 26 juin 1987 par la cour d’assises de l’Essonne siégeant à Evry à sept ans de détention, dont deux avec sursis.

Malgré cette lourde condamnation, il sort libre de la prison de Fleury-Mérogis quatre mois plus tard, en octobre 1987 pour « bonne conduite ». Ceux qui le libèrent n’ont pas eu égard aux conclusions des psychiatres entendus lors de son procès. Ces médecins s’inquiétaient d’une « réitération des agressions ». Ils recommandaient une psychanalyse profonde avant de le rendre éventuellement à la liberté.

Et surtout personne, à cette époque, ne s’inquiète des courriers échangés par Fourniret avec celle qui était devenue son égérie, Monique Olivier, une garde-malade rencontrée à la faveur d’une petite annonce passée dans le journal Le Pèlerin quelques mois plus tôt : « Prisonnier cherche relation… »

Les lettres enflammées que les deux vont commencer à s’échanger échappent à la curiosité de l’administration pénitentiaire. Il s’adresse à elle en signant « Sher Khan », du nom du tigre malfaisant du Livre de la Jungle. Il l’appelle « Natouchka », un prénom russe probablement inspiré par ses lectures assidues de Dostoïevski. Elle se plaint de prétendus sévices infligés par son premier mari André. Il l’assure : « Pour lui, le chemin va se terminer ! Le coupable ne payera jamais assez cher ses abominations. »

Dans une lettre datée du 25 août 1987, il lui promet aussi : « Maintenant, je sais que je tuerai Mark », désignant à la vengeance du « Tigre » ce jeune Américain épousé par Monique Olivier pour lui permettre d’obtenir des papiers français.

Fourniret lui parle en septembre de sa « chasse aux vierges », de sa volonté de « disposer d’une jeune fente ». Et il trace déjà ses plans d’avenir : « des armes, des faux papiers » ; « restaurer un domaine, une ruine médiévale » . Ce sera le château du Sautou ; un désir sans doute puisé dans l’œuvre d’André Dhôtel, l’écrivain ardennais dont il s’abreuve des romans et des nouvelles et qui décrit, avec tant de talent, le « pays des châteaux » que parcourt Gaspard, son héros du Pays où l’on n’arrive jamais, dans ces Ardennes magnifiées, où les maîtres de bourgs règnent sur de jeunes pousses, sur la terre, sur la forêt ; où les riverains de Meuse confèrent au fleuve et ses abords boisés le statut de « pays », préférant, comme lui, cette frontière naturelle aux bornes séparant Belgique et France.

Cette libération de Michel Fourniret demeure un mystère. « Les parties civiles ont demandé ce dossier, nous ne l’avons jamais obtenu », déplore Jean-Maurice Arnould, l’avocat de Marie-Noëlle Bouzet.

La justice belge mettra longtemps (un an) à obtenir officiellement les pièces établissant la condamnation de Fourniret en 1987. Des magistrats supputent qu’une erreur de procédure aurait pu conduire à la libération prématurée de l’« Ogre des Ardennes » : le sursis de deux ans pourrait avoir été frappé d’illégalité et avoir entraîné son élargissement immédiat.

Mais il y a plus.

Dès sa sortie de Fleury-Mérogis, Fourniret est dispensé du suivi de trois ans qui lui est théoriquement imposé. Jamais personne ne s’inquiète : il ne se présente pourtant pas aux services sociaux auprès desquels il est obligé de « pointer ». Et sa condamnation fait aussitôt l’objet d’une incompréhensible mesure de radiation du casier judiciaire, alors qu’il est toujours théoriquement en probation. « Une mesure automatique qu’il n’a même pas dû solliciter », nous indiquait alors l’ex-procureur général de Reims Yves Charpenel.

Michel Fourniret retrouve ainsi une virginité judiciaire. Il a disparu de la mémoire des tribunaux et de celle des policiers. Il le sait et va en abuser.

Deux mois après sa sortie, le 11 décembre 1987, il s’attaque à Isabelle Laville, une collégienne de 17 ans, d’Auxerre. Il tente de la violer et la tue. Il ne veut plus être tracassé par le témoignage éventuel de victimes survivantes, comme ce fut le cas en 1984. En août 1988, c’est Fabienne Leroy qu’il abat. Et le 18 mars 1989, Jeanne-Marie Desramault est étranglée à Floing. Michel Fourniret n’est pas inquiété, même s’il réside dans le village du meurtre.

Le 27 juin 1989, Fourniret s’en prend dans le petit village de Bethainville (Meuse) à une infirmière suisse de 33 ans, Evelyne Recouvreur, qui parvient à s’échapper et à noter son numéro de plaque d’immatriculation. C’est celle de la voiture de Monique Olivier.

Les policiers qui l’interpellent ne retrouvent – et pour cause – aucune trace de Fourniret au casier judiciaire ! Considéré comme un primo-délinquant, il sera condamné en 1991 à quinze mois de prison avec sursis de neuf mois.

Mais avant ce bref retour à l’ombre, il capture, viole et assassine Elisabeth Brichet le 20 décembre 1989. Et il achève Natacha Danaïs, sur une plage de Brem-sur-Mer, à 70 km de Nantes, en novembre 1990. La veille, il avait été condamné par le tribunal de Nantes à quatre mois de prison avec sursis pour avoir brûlé des centaines de toiles appartenant à André, l’ex-mari de Monique Olivier. Les deux avaient fêté cette condamnation légère par un nouveau meurtre d’enfant…

D’autres agressions suivront encore, menant à la mort en 2000 de Céline Saison, 18 ans, de Charleville-Mézières, et un an plus tard, de Mananya Thumpong, de Sedan.

Toutes ces victimes mortes tout autant à cause de la folie criminelle du couple de diaboliques et de l’incurie de la justice française ? Les parties civiles le redoutent. Et elles entendent bien se lever lors du procès pour demander aux magistrats, aux policiers, à l’administration : « Pourquoi avez-vous permis à Fourniret de recommencer ? »

Marc Metdepenningen

Jugé en France, Fourniret pourra faire appel

La procédure française en cour d’assises est relativement semblable à celle suivie en Belgique, à l’exception notable du nombre de jurés (qui délibèrent avec la Cour) et de la possibilité d’interjeter appel de l’arrêt intervenu.

Chaque département français compte une cour d’assises qui, comme chez nous, siège par sessions en fonction des affaires à traiter. A Charleville-Mézières siège la cour d’assises du département des Ardennes.

Comme en Belgique, l’accusation est soutenue par un avocat général, magistrat du parquet. D’ordinaire, les cours d’assises françaises siègent moins longtemps que les cours belges, notamment parce que les témoins cités à la barre sont moins nombreux.

Stéphane Detaille

La cour d’assises en Belgique :
- Le jury: Il est constitué de douze citoyens tirés au sort.
- Les délibérations: Il y en a deux. La délibération sur la culpabilité réunit les douze jurés. La décision constitue le verdict. Le verdict n’est pas motivé. L’égalité parfaite (six contre six) est favorable à l’accusé. Si le vote se solde par sept réponses affirmatives (coupables) contre cinq négatives, la Cour (le président et ses deux assesseurs) se retire pour délibérer : si elle se rallie à la majorité du jury, l’accusé est déclaré coupable, dans le cas contraire, il est acquitté. En cas de déclaration de culpabilité, commence le débat sur la peine. Cette délibération réunit les jurés et les trois magistrats. La peine infligée constitue l’arrêt de la cour d’assises. Contrairement au verdict, l’arrêt est motivé.

- Pas d’appel: En Belgique, l’arrêt de la cour d’assises n’est pas susceptible d’appel : il est rendu en premier et dernier ressort. Seul un pourvoi en cassation est envisageable pour vice de procédure ou mauvaise interprétation de la loi.

La cour d’assises en France:
- Le jury: Il est constitué de neuf citoyens tirés au sort.
- Les délibérations: Elles réunissent les neuf jurés, le président et ses deux assesseurs. Au cours de ces délibérations, deux votes interviennent : le vote sur la culpabilité et, si l’accusé est reconnu coupable, le vote sur la peine. Une décision de condamnation nécessite au moins huit voix sur douze. En revanche, cinq voix sur douze suffisent pour acquitter l’accusé.

- Un appel possible: Créée par la loi du 15 juin 2000, la cour d’assises d’appel est une juridiction qui statue sur les appels formés contre les arrêts rendus en première instance par les cours d’assises. Son rôle est de rejuger entièrement chaque affaire sur le fond, sans s’appuyer sur la décision rendue en premier ressort.

Des assises pour sept victimes

Les assises des Ardennes se pencheront essentiellement sur la mort de sept jeunes filles.

11 décembre 1987. Isabelle Laville, enlevée à Auxerre (Bourgogne).

4 août 1988. Fabienne Leroy, 20 ans, enlevée à Châlons-en-Champagne (Marne).

18 mars 1989. Jeanne-Marie Desramault, 21 ans, enlevée à Charleville-Mézières.

20 décembre 1989. Elisabeth Brichet, 12 ans, enlevée à Namur (Belgique).

21 novembre 1990. Natacha Danais, 13 ans, enlevée à Rezé (Loire-Atlantique)

16 mai 2000. Céline Saison, 18 ans, enlevée à Charleville-Mézières.

5 mai 2001. Mananya Thumpong, 13 ans, enlevée à Sedan.

Le 26 juin 2003, Michel Fourniret est interpellé dans sa maison de Sart-Custinne (Belgique) après la tentative d’enlèvement d’une adolescente belge de 13 ans. Un an plus tard, Monique Olivier passe aux aveux. (afp)

Le procès dans « le soir »

Mercredi et jeudi, la suite de notre présentation du procès Fourniret. Le Soir aura deux envoyés spéciaux à Charleville : Marc Metdepenningen et Stéphane Detaille.

METDEPENNINGEN,MARC,DETAILLE,STEPHANE,AFP

Commentaires

Une réponse à “Fourniret laissé libre : un procès dans le procès”

  1. ph007, le 25 mars 2008 13:37

    Les autorités ont-elles, depuis lors, listé les personnes qui comme lui ont été condamnées puis relachées sans controle dans nos pays européens?
    Vu qu’il y’a encore des disparitions inexpliquée…la démarche pourrait être utile.

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