Entre littoral et ciels

Jasmina Douieb met en scène le « Littoral »
de Wajdi Mouawad, à Bruxelles, avant de le
rejoindre à Chambéry pour créer « Ciels ».

 ENTRETIEN

Libanais d’origine, installé au Québec après avoir vécu six ans à Paris pour fuir la guerre, Wajdi Mouawad est un enfant du monde. Auteur et metteur en scène singulier, qui a pris l’habitude de mettre ses titres au pluriel (Incendies, Forêts, Seuls, Ciels), il tisse des fresques brûlantes qui vous emportent dans un souffle magique et vous laissent rarement indemnes. Comment recoller les morceaux ? Se construire une identité ? Voilà des questions bien légitimes pour un exilé comme Mouawad, que l’on retrouve donc au cœur de sa tétralogie : Littoral, Incendies, Forêts et, bientôt, Ciels.

S’il en est une qui connaît bien son œuvre, c’est Jasmina Douieb. Celle qui a joué dans l’incandescent Incendies au ZUT en 2006 et s’apprête à mettre en scène Littoral au Varia vient de remporter le prix Jacques Huisman, avec à la clé, huit semaines de stage auprès de Wajdi Mouawad, la saison prochaine, pour la création de Ciels. A l’occasion de la remise de ce prix, l’auteur nous a livré quelques indices pour mieux comprendre ses pièces. En particulier Littoral, odyssée solitaire d’un jeune homme qui, pour trouver une sépulture digne de son père, entame un long chemin au pays des morts.

Le thème des origines semble omniprésent dans votre œuvre.

Est-ce lié à votre histoire ?

Chez moi, la famille a été un laboratoire d’expériences, surtout émotives. Mais ce qui revient surtout dans mon écriture, c’est le rapport au monde, comment on s’arrache à la famille pour aller dans le monde. Le rapport à la beauté, aussi, au choc qu’on éprouve quand on réalise qu’on ne vit qu’une fois. Tout ceci transparaît sous la forme du rapport au père ou à la mère, parce que c’est ce que je connais le mieux. Il y a, dans mon esprit, une triple schizophrénie liée à mon parcours entre le Liban, la France et le Québec. Je n’ai choisi aucun de ces lieux. Lorsqu’à 28 ans, vous vous dites que vous n’avez rien choisi, ça vous amène à imaginer des choses. On se dit : si j’étais resté au Liban, j’aurais parlé arabe ; est-ce que j’aurais fait du théâtre ? J’ai parfois l’impression d’être trois, qu’un autre moi est resté au Liban et est devenu coiffeur, et qu’un autre encore est devenu peintre en France. Cela se traduit par la création de jumeaux dans mes pièces, comme dans Forêts et Incendies. Ça se traduit aussi par le désir des personnages de repasser par certains lieux, le Liban par exemple, pour les choisir vraiment cette fois-ci. En même temps, c’est difficile de décoder l’intuition qui m’amène à écrire ceci ou cela.

Analyser son écriture, c’est comme faire une opération sur soi-même.

Vous avez décrit une de vos pièces comme une histoire qui « pleurait » en vous, et que vous deviez écrire pour ne pas vous pendre.

Je ne m’en souviens pas, mais j’assume. Il y a dans ma manière d’écrire quelque chose de la naïveté d’un enfant. Imaginez un enfant qui joue avec un jouet qu’il adore. Un jour, celui-ci se brise. Imaginez alors qu’au lieu du jouet, c’est sa conviction que le monde est enchanté qui se brise. Tout à coup, cette assurance se casse. Le choc est tellement violent qu’il essaie de la recoller. Ça lui prend des années, et chaque fois qu’il essaye de recoller un morceau, ça donne une pièce. A l’origine, il y a le désir de raconter une beauté ancienne. Il y a là quelque chose de métaphysique, et en même temps, qui touche à ce sentiment quand, enfant, on était émerveillé par le bleu du ciel, la grandeur du monde. C’est pour cela que Littoral, Forêts, Incendies et Ciels rappellent les quatre éléments. Ces éléments sont le lieu où on peut retrouver l’enchantement du monde, de l’enfance.

Quels conseils donneriez-vous à Jasmina Douieb, qui s’apprête à mettre en scène « Littoral » ?

Je lui dirais de se concentrer sur la narration, de faire en sorte que l’histoire soit claire. Si l’histoire est racontée simplement – sans trop de changements de décors, par exemple –, le rythme et le souffle seront fluides, et tout le reste transparaîtra : les questions liées à la guerre, à l’exil, à l’amour, à la famille.

De quoi traitera « Ciels » ?

Six personnages sont enfermés de leur propre gré dans un lieu sous haute protection. Ils n’en sont pas sortis depuis des mois et espionnent des conversations téléphoniques dans des endroits cruciaux de la ville, quand ils ne filtrent pas des e-mails. Ils savent qu’un attentat terroriste se prépare et tentent de le déjouer. Bref, ça parlera de paranoïa, de suspicion, de l’enfance, aussi.

Littoral, du 8 mai au 7 juin, au Théâtre Varia, à Bruxelles. Tél. 0498-10.94.40.

« Un lieu de résistance »

« Une œuvre dont on ne se remet pas, un lieu de résistance pour dire et contredire le monde, un théâtre de confrontation qui fait voler en éclats ce monde dans lequel nous posons. » On ne pourrait mieux décrire l’œuvre de Wajdi Mouawad que ne le fait Georges Lini, le metteur en scène, en 2006, d’Incendies, épopée dans la lignée des spectacles qui ont fait aimer en Belgique cet auteur d’origine libanaise. Le théâtre de Wajdi, dit encore Georges Lini, « c’est l’humanité qui montre la profondeur de ses plaies, la déliquescence de notre monde. Des spectacles durs et authentiques, écrits avec l’expérience de sa chair. La scène a besoin de ces paroles qui agissent directement sur le spectateur. »

Né au Liban en 1968, Wajdi Mouawad y passe les neuf premières années de sa vie, avant que sa famille n’effectue un premier exil et s’installe à Paris. En 1983, la famille repousse encore son exil de quelques milliers de kilomètres pour se fixer à Montréal. Diplômé de l’Ecole nationale de théâtre au Canada, il joue, écrit et met en scène plusieurs spectacles avec Théâtre Ô Parleur, dont Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, Partie de cache-cache entre deux Tchécoslovaques au début du siècle et Journée de noces chez les Cromagnons. Il fourbit ses armes de metteur en scène dans des œuvres très diverses : Macbeth, Voyage au bout de la nuit, Œdipe roi, Trainspotting, ou Les trois sœurs.

C’est en 1997 qu’il perce véritablement, avec Littoral, premier volet d’une fascinante tétralogie sur les traces du père, de l’amour, de la mort. La pièce lui vaut un Molière en 2005, celui du meilleur auteur francophone, mais l’artiste refuse la récompense, afin de dénoncer les théâtres sans comité de lecture et les directeurs de théâtre qui jettent les manuscrits. Une forte tête, Mouawad, qui adaptera lui-même Littoral au cinéma.

Romancier, mais aussi auteur de théâtre jeune public, le créateur est, depuis 2007, artiste associé à l’Espace Malraux, scène nationale de Chambéry, où il vient de créer Seuls et prépare Ciels. Des pluriels qui prouvent que l’horizon, pour lui, n’a pas de limites.

MAKEREEL,CATHERINE
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Commentaires

Une réponse à “Entre littoral et ciels”

  1. Théâtre Varia | Tous en scènes, le 19 mai 2008 13:35

    […] Du 9 mai au 7 juin : « Littoral » de Wajdi Mouawad, par la Compagnie entre Chiens et Loups, mise en scène de Jasmina Douieb. – Du 13 au 17 mai : « […]

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